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Nov 16

Légitimité

J’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de signaler l’omniprésence de la morale dans le discours public et de dénoncer le fait de pointer du doigt des pratiques individuelles en lieu et place d’un fonctionnement systémique.
On nous tient régulièrement le discours de la « nécessaire moralisation du libéralisme », c’est même un lieu commun du discours politique.

Or, il faut être clair : le libéralisme économique est essentiellement « amoral », c’est-à-dire indifférent aux prescriptions morales. Sa logique repose sur deux éléments : la rationalité des agents et la recherche de l’intérêt.
C’est ce qu’affirmait l’un de ses principaux théoriciens, Adam Smith.

Autrement dit, pour Adam Smith, nous n’agissons que parce que nous avons intérêt à agir, donc en fonction d’un calcul des avantages et des inconvénients. Si je peux espérer plus d’avantages que d’inconvénients à mon action, il est « rationnel » d’agir de la sorte, ou alors je suis stupide ou masochiste.

J’insiste sur ce point, car il me semble avoir été bien trop négligé : pour les personnes et les entreprises « épinglées » par les « Paradise Papers », la solidarité n’a aucun intérêt, elles ne bénéficient pas et ne veulent pas bénéficier de ses retombées.

Une expression, là encore philosophique, qui est souvent revenue dans cette affaire, c’est celle de « contrat social » entre l’Etat et les citoyens : ceux-ci payent leurs impôts et délèguent leur pouvoir d’autodétermination à l’Etat qui, en échange, s’engage à les protéger contre les ennemis, la misère, la maladie, etc.

Outre le fait que ce contrat n’a pas d’intérêt pour quelqu’un en mesure de se défendre tout seul, deux autres problèmes de fond ont été soulevés à cette occasion.

Tout d’abord, le discours moral, voire moralisateur, ne fait que dissimuler les manquements du politique

« Si l’autorégulation était applicable à la cupidité, l’humanité s’en serait aperçue. Donc, comme ça ne marche pas, il faut de la sanction. »

Dans le calcul des intérêts, il faut qu’une crainte vienne contrebalancer le désir. Or, cela fait des années que les gouvernants prennent le chemin inverse, celui de l’incitation, à coup de crédits d’impôts, de niches fiscales , en espérant que ces sacrifices au « divin marché » porteront leurs fruits.

Mais ils ont si peur que les riches s’en aillent… Voilà le fameux « secret de polichinelle » des « Paradise Papers » : ils sont déjà partis !

Enfin, il faut accorder un point aux détracteurs de cette enquête : comment le « contrat social » peut-il être crédible quand l’Etat ne remplit pas sa part du marché

Plus généralement : si l’Etat ne joue pas le rôle de protecteur qui est le sien, pourquoi payerions-nous nos impôts ?

Si, en France, les autoroutes sont privées, si on casse l’éducation nationale, si on impose à l’hôpital public une logique de rentabilité délirante, si les trains sont toujours en retard et coûtent horriblement cher, si on ne fait rien pour les rescapés des attentats, et si même on supprime des postes d’inspecteurs des finances chargés de lutter contre l’évasion fiscale, alors à quoi sert notre argent ?

Ces questions sont loin d’être absurdes et la condamnation morale ne peut faire l’impasse sur les manquements de l’Etat.

Extraits d’un article de Thomas Schauder Le Monde

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