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Mai 17

Le vide

L’époque contemporaine, particulièrement les années 1960-1975, est marquée par une vertigineuse montée du vide.

En quelques années, le monde traditionnel se vide. Les campagnes se vident. Les églises se vident, de fidèles, mais aussi de prêtres. Ce qui restait d’autorité paternelle se vide de toute légitimité.

L’homme lui-même se vide, de toute vie intérieure, pour ne plus vivre que d’apparences extérieures (consommation, modes vestimentaires, cheveux longs, etc.).

Si ce grand vide a d’abord pu paraître libératoire, source de créations exubérantes, nous pouvons mieux, soixante ans plus tard, le considérer pour ce qu’il fut – un néant infertile.

Ce qui paraît peut-être le plus sidérant est la vitesse à laquelle le monde ancien s’est dissous.

Le livre nous montre qu’à l’orée des années 1960, le monde traditionnel restait vivant en France. Les rites agraires restaient vivaces dans les campagnes, une multitude de saints peuplaient villages et quartiers, chaque bourgade avait un clocher et un bistrot qui vivaient presque en continu, les hommes ressentaient la fierté de fonder une famille, le nom de famille prévalait encore souvent sur le prénom, etc.

En quinze ans, la quasi-totalité de tout cela a été balayé.

La fin du monde paysan, l’effondrement de l’Église et l’éclipse du sacré, ainsi que l’effacement des pères. Tous trois sont intimement liés.

Dans le monde paysan, l’irruption du tracteur et du crédit introduit un rapport à la terre instrumental, comptable, en même temps que la télévision met fin à la vie communautaire, extirpant les hommes du bistrot pour les cloîtrer devant le petit écran.

 Cette dynamique est intimement liée à l’érosion de la religiosité populaire : cycle sacré et cycles des moissons se délient, en même temps que l’Église elle-même doute de son autorité.

 On s’en remet peu à peu aux machines plus qu’à tel ou tel saint pour espérer de fructueuses récoltes.

Enfin, l’abandon du Père divin coïncide avec la mort du « pater familias » dans une civilisation qui s’urbanise. Les types humains issus du monde rural, durs à l’effort, s’effacent pour laisser place au divertissement et à la consommation.

Patrick Buisson explique le rôle tenu par le concile Vatican II dans l’abandon de la religiosité populaire.

La piété des milieux ruraux était toujours demeurée teintée de paganisme, calquée sur les moissons, mêlant toujours cérémonies et fêtes (rogations, processions).

Avec Vatican II, l’Église se fait rationaliste, centrée sur la parole abstraite et la foi individuelle plus que sur la fusion communautaire.

Parallèlement, en même temps qu’elle abandonne l’immense diversité des saints et des célébrations locales, l’Église tend les bras au monde, proclame la liberté religieuse, s’ouvre à l’œcuménisme, déclare rechercher le salut de tous les hommes et non plus celui des seuls fidèles, abandonne le latin pour les langues vernaculaires, renonce à parler du mal et des fins dernières. Tous ces changements sèment un grand désarroi dans le petit peuple.

Les conséquences sont considérables, et dépassent très largement les seules questions de foi.

C’est toute forme de sacré qui sort du monde. « Les noces multiséculaires du catholicisme français et du monde rural, fondées sur la permanence, la stabilité, la répétitivité, et l’étroite correspondance des cycles religieux et des cycles temporels, furent ainsi rompues comme fut refoulé l’univers symbolique qui s’y rattachait. »

Là est peut-être l’immense leçon : si nous avons perdu quelque chose d’infiniment précieux à l’époque contemporaine, c’est bien le sens du sacré, quel qu’il soit.

Ce sacré qui donnait du sens à la vie et à la mort, qui faisait que l’on pouvait donner sa vie pour plus grand que soi. Le consommateur moderne, tourbillonnant frénétiquement dans les centres commerciaux, est le fruit de cet oubli du sens.

L’homuncule contemporain accepte le grand vide comme un soulagement : soulagement de ne plus devoir porter sur ses épaules le poids d’une famille et l’autorité d’un père ; soulagement de ne plus devoir transmettre aucun héritage (sauf quelques avoirs en banque) ; soulagement, au fond, de ne plus avoir aucun devoir, ni vis-à-vis de lui-même, ni vis-à-vis de sa lignée, ni vis-à-vis de sa communauté.

Tel est le terrible soubassement psychologique de notre temps.

D’après Guillaume Travers sur le livre de Patrick Buisson, La Fin d’un monde, Albin Michel, Paris, 2021, 528 p., 22,90

 

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