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Nov 16

Le temps

 

Comme vous le faites remarquer : qui maîtrise le temps, détient le pouvoir. Surtout quand il s’agit du temps des autres. Ainsi celui qui maîtrise le temps des autres, détient le pouvoir sur les autres. A contrario, celui qui maîtrise SON temps, détient le pouvoir sur lui-même, et peut – luxe suprême – se soustraire au pouvoir des autres.

Comme la détention d’argent ou de capital, la maîtrise du temps est aussi l’enjeu d’un rapport de force et de domination, les deux étant intimement imbriqués et remarquablement explicités par l’expression « Time is money », que l’on pourrait aussi inverser en « Money is time ». Si la 1ère expression fait référence à la notion de capitalisation, c’est-à-dire que le temps est créateur de richesses, la 2ème évoque la possibilité d’acheter du temps, le sien, bien sûr, mais surtout celui des autres. Il y a donc une osmose très forte entre ces deux flux, osmose qui me permet de faire deux remarques.

La 1ère, c’est que si le salaire, avant d’être un achat de compétences, est un achat de temps, un achat qui soumet plus qu’il ne libère, la dérèglementation du temps de travail cache derrière une supposée nécessité économique un autre visage : celui d’une volonté de domination sans partage, et pire, d’asservissement total et absolu aux diktats du capitalisme. Dès lors, toute dérèglementation du temps de travail aboutissant à une augmentation significative pourra être considérée comme une régression sociale majeure.

La 2ème, c’est que dans le monde financiarisé que nous endurons, ces deux flux (temps et argent), unis dans une même dynamique, subissent une accélération commune : l’argent s’échange en nanosecondes, le temps devient urgence, et toutes nos sociétés soumises au primat de l’économie financière finissent par en subir les conséquences.

Ainsi, à l’instar des vitesses vertigineuses des échanges de capitaux, règne la dictature de l’urgence, un temps émietté par des objectifs à très court terme, une pression constante qui colonise les esprits, évite que des consciences éveillées au temps long ne se posent les questions essentielles : où allons-nous ensemble ? Quelle société pour demain ? Quel avenir pour l’humanité ?

 Cette dictature de l’urgence n’est ni plus ni moins qu’une modalité du contrôle social, et disons-le tout net, une forme moderne d’esclavage, un esclavage au seul service de la productivité dont plus personne ne sait à quoi elle sert… sinon à pérenniser la soumission et à détruire la planète.

 Le processus linéaire du temps – tel qu’il est conçu en Occident et trouverait son origine dans le messianisme juif – se transforme sous le diktat de l’urgence en un processus circulaire d’asservissement. C’est le même processus à l’oeuvre avec l’information ; le scoop est vite remplacé par un autre pour éviter les temps morts et surtout empêche le recul nécessaire à toute forme de réflexion.

Mais voilà, il y a un hic. La maîtrise du temps (des autres) si importante pour la pérennité du pouvoir est aujourd’hui très imparfaite du fait même de la soumission de nos sociétés au culte de la rentabilité. En effet, le chômage, conséquence directe de l’amélioration des gains de productivité et d’une recherche maximale de profit, redonne une maîtrise personnelle au temps, et représente de ce fait soit un danger soit un espoir, selon le point de vue que l’on adopte. Si l’oisiveté est mère de tous les vices, la liberté de temps, vécue comme contrainte et non comme libération, est aussi la mère de toutes les indignations, de l’éveil des consciences aux questions existentielles du genre « que vais-je faire de ma vie ? Quel est mon avenir ? »,

Et donc la porte ouverte à la désespérance et aux révoltes. C’est peut-être là dans cet espace aveugle, cet interstice, cette brèche ouverte par l’incapacité à maîtriser le temps des oisifs involontaires que résident – entre autre et pas uniquement – les germes des grandes évolutions, voire révolutions à venir.

 

Commentaire sur le blog de Paul Jorion   www.pauljorion.com

 

 

 

 

 

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