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Mar 14

Le libre échange

[Comme quoi bien souvent la réponse est dans la façon de poser la question, surtout quand ceux qui sont interrogés ont peu d’expérience sur le sujet. Suivez mon regard]-alpha.b

 

 

CAMBRIDGE – J’ai été récemment invité par deux collègues de Harvard à faire une intervention dans leur cours sur la globalisation. « Je dois vous dire, m’a averti à l’avance l’un d’entre eux, que c’est une foule plutôt favorable à la globalisation. » Lors de la toute première réunion, il a demandé aux étudiants combien d’entre eux préféraient le libre-échange aux restrictions sur les importations ; la réponse était de plus de 90%. Et c’était avant que les étudiants n’aient été instruits des merveilles de l’avantage comparé !

Nous savons que quand la même question est posée dans de vrais sondages à des échantillons représentatifs – pas simplement à des étudiants de Harvard – les résultats sont tout à fait différents. Aux États-Unis, les personnes interrogées préfèrent les restrictions du commerce à deux contre un. Mais la réponse des étudiants de Harvard n’était pas entièrement surprenante. Les personnes interrogées hautement qualifiées et plus instruites ont tendance à être considérablement plus favorables au libre-échange que les cols bleus. Peut-être que les étudiants de Harvard votaient tout simplement en pensant à leurs propres portefeuilles (futurs).

Ou peut-être n’avaient-ils pas compris comment fonctionne vraiment le commerce. Après tout, quand je les ai rencontrés, j’ai posé la même question sous une autre forme, en soulignant les probables effets distributionnels du commerce. Cette fois, le consensus sur le libre-échange s’est évaporé – encore plus rapidement que je ne l’avais prévu.

J’ai commencé le cours en demandant aux étudiants s’ils seraient d’accord pour que je réalise une expérience de magie particulière. J’ai sélectionné deux volontaires, Nicholas et John, et je leur ai dit que je pouvais faire disparaître 200 dollars du compte bancaire de Nicholas – pouf ! – tout en ajoutant 300 dollars à celui de John. Cet exploit de technologie sociale enrichirait l’ensemble de la classe de 100 dollars. Me permettraient-ils d’effectuer ce tour de magie ?

Ceux qui ont voté « oui » représentaient seulement une minuscule minorité. Beaucoup étaient incertains. Un nombre encore plus important s’est opposé au changement.
Les étudiants étaient clairement gênés d’excuser une redistribution significative du revenu, même si le potentiel économique se développait en conséquence. Comment est-il possible, ai-je demandé, que presque tous aient instinctivement favorisé le libre-échange, qui nécessite une redistribution semblable – en fait, probablement bien plus grande – des perdants aux gagnants ? Ils ont eu l’air déconcertés.

Supposons, ai-je continué, que Nicholas et John possèdent deux petites sociétés en concurrence mutuelle. Supposez que John se soit enrichi de 300 dollars parce qu’il a travaillé plus dur, a économisé et a investi davantage et a créé de meilleurs produits, en forçant Nicholas à se retirer des affaires et en lui causant une perte de 200 dollars. Combien parmi ces étudiants approuvaient maintenant le changement ? Cette fois une grande majorité l’ont approuvé – en fait, tous sauf Nicholas !

J’ai posé d’autres hypothèses, directement liées au contexte du commerce international. Supposez que John ait causé le retrait des affaires de Nicholas en important des apports plus de haute qualité en provenance d’Allemagne ? En externalisant en Chine, où le droit du travail n’est pas bien défendu ? En embauchant des enfants ouvriers en Indonésie ? Le soutien au changement proposé a chuté à chacune de ces solutions de rechange.

Mais que diriez-vous de l’innovation technologique, qui comme le commerce, laisse souvent quelques personnes dans une pire situation ? Ici, peu d’étudiants excuseraient de bloquer le progrès technologique. L’idée d’interdire l’ampoule électrique parce qu’elle fera perdre les emplois des fabricants de bougies frappe presque tout le monde par son idiotie.

Ainsi les étudiants n’étaient pas nécessairement contre la redistribution. Ils étaient contre certains genres de redistribution. Comme la plupart d’entre nous, ils se soucient de l’équité procédurale.

Pour émettre un jugement sur des résultats de redistribution, nous devons connaître les circonstances qui les causent. Nous n’en voulons pas à Bill Gates ni à Warren Buffett d’être milliardaires, même si certains de leurs rivaux ont souffert en cours de route, vraisemblablement parce qu’eux et leurs concurrents opèrent selon les mêmes règles de base et rencontrent plus ou moins les mêmes occasions et les mêmes obstacles.

Nous penserions différemment si les Gates et Buffett s’étaient enrichis non pas par la transpiration et l’inspiration, mais en trichant, en enfreignant le droit du travail, en ravageant l’environnement, ou en tirant profit des subventions de gouvernements étrangers. Si nous ne pardonnons pas la redistribution qui viole des codes moraux largement partagés chez nous, pourquoi devrions-nous l’accepter juste parce qu’elle comporte des transactions au-delà des frontières politiques ?

De même, quand nous nous attendons à ce que les effets de redistribution s’équilibrent à long terme, de sorte que chacun en sorte gagnant, nous sommes plus favorables à des changements de fonction des revenus. C’est la raison principale pour laquelle nous croyons que le progrès technologique doit suivre son cours, malgré ses effets destructeurs à court terme sur certains. Quand d’autre part, les forces du commerce frappent à plusieurs reprises le même peuple – les moins instruits, les cols bleus – nous pouvons nous sentir moins sanguins au sujet de la globalisation.

Trop d’économistes sont sourds à de telles distinctions. Ils sont enclins à attribuer les questions sur la globalisation à des motifs protectionnistes grossiers ou à l’ignorance, même lorsque de véritables questions morales sont en jeu. En ignorant que le commerce international, parfois – certainement pas toujours – implique des résultats de redistribution que nous considérerions comme problématiques chez nous, ils échouent à aborder correctement le débat public. Ils manquent également l’occasion de monter une défense plus robuste du commerce quand des soucis moraux sont moins justifiés.

Tandis que la globalisation soulève de temps en temps des questions difficiles sur la légitimité de ses effets de redistribution, nous ne devrions pas répondre automatiquement par la restriction du commerce. Il y a beaucoup de différences difficiles à considérer, y compris des conséquences pour d’autres personnes autour du monde qui peuvent être sensiblement plus appauvries que celles qui souffrent chez nous.

Mais les démocraties doivent avoir une discussion appropriée, de sorte qu’elles fassent de tels choix consciemment et délibérément. Fétichiser la globalisation simplement parce qu’elle augmente le potentiel économique est la meilleure manière de la délégitimer à long terme.

Dani Rodrik, professeur d’économie politique internationale à l’Université de Harvard, est l’auteur de The Globalization Paradox: Democracy and the Future of the World Economy.
Copyright : Project Syndicate, 2012.

www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Stéphan Garnier.

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