«

»

Fév 24

Personne ne sait

[Personne ne sait, personne ne contrôle et donc personne ne maîtrise plus rien. La machine est devenue folle, elle est alimentée parce qu’il faut gagner du temps et que nos élites ne voient pas d’alternative. Si on ne veut pas que cela  se termine mal, il faut en construire une] –alpha.b

 O. B. : J’aimerais vous poser quelques questions plus ciblées sur la finance, car vous êtes à la pointe sur la question de la séparation des activités des banques de dépôts et de celles des banques d’investissement, car on voit que malgré tout, les banques continuent allègrement …

J. P. : … à faire n’importe quoi !

O. B. : C’est le terme que je cherchais. La BCE est en train de les aider et on parle encore de 500 ou 1000 Md€ de liquidités supplémentaires dans dix jours. Que va-t-il se passer dans trois ans, lorsqu’il va falloir rembourser 1500 Md€ ? N’est-il pas frappant, alors que l’on rentre dans la 6e année de crise, qu’il y ait aussi peu de diagnostics pertinents. Et quand il y en a, comme le beau discours de Nicolas Sarkozy à Toulon, au final en termes pratiques, il n’y a rien du tout. Il n’y a rien eu au moment où il y avait beaucoup de  pression ; il y a désormais beaucoup moins de pression, donc on se dit qu’il n’y aura pas plus de réformes de régulation dans les mois et les années à venir. François Hollande parle d’une timide séparation des banques, mais on est loin d’avoir une étanchéité vraiment forte entre les systèmes bancaires. N’est-ce pas désespérant de voir que l’on est incapable de tirer les leçons de la crise et de faire ce qui n’est pas si révolutionnaire que cela, vu que c’est exactement ce qui a été fait dans les années 30 quand tout s’est écroulé…

J. P. : Ce que je vais mettre en cause, ce sont les régulateurs eux-mêmes et la BCE parce que dans l’analyse de la séparation entre banque d’investissement, ou pour être plus exact entre banques de marché et banque de financement de l’économie réelle, l’acception était jusqu’à présent la séparation qui permet d’isoler la banque de financement de l’économie réelle par rapport au risque stupide pris par la banque de marché et de vérifier que les risques ne remettent pas en cause la monnaie. Cela reste vrai. Mais dans l’autre sens aussi. Le banquier central, le régulateur devrait être sensible à cet aspect des choses et à la contagion des risques, surtout lorsque l’on voit les conséquences de l’affaire Lehman Brothers. Mais je vais rajouter un second volet, dont on parle peu et qui vous fera un petit scoop, j’espère !

O. B. : Merci !

J. P. : C’est de mettre en cause directement la BCE et le système des banquiers centraux, et Mario Draghi et Monsieur Noyer (pour personnaliser), c’est que la banque de marché, où trouve-t-elle ses liquidités ? Forcément dans l’alimentation en monnaie centrale parce que le mythe selon lequel le marché est infiniment liquide, on a vu ! Et puis, il est liquide avec les liquidités fabriquées par d’autres ? Donc quand la BCE fabrique de la monnaie centrale à tire-larigot, ce qui est probablement rendu nécessaire par la situation et que je ne discute pas, elle devrait au moins se préoccuper de façon très précise, très exacte, presque notariale, de sa destination.

C’est une thèse largement acceptée que cela fait 10 ans qu’il y a trop de création de monnaie centrale. Cet excès de monnaie centrale a alimenté des bulles sur les marchés d’actifs, mais l’éclatement des bulles n’est jamais bon pour l’économie. Maintenant, s’il y avait une séparation, le banquier central aurait au moins un moyen de vérifier où va sa liquidité et éventuellement d’empêcher qu’elle aille ailleurs qu’au financement de l’économie réelle ! Il n’y a pas de séparation. Comment savoir quelle est la partie de liquidité générale de la BNP qui est attribuée au financement des activités de marché ? Personne ne sait et je ne suis pas sûr que les dirigeants de BNP eux-mêmes le sachent, parce que c’est un ensemble et que la totalité est entièrement fongible.

Personne ne regarde et personne ne se pose la question vu que c’est un seul pot de trésorerie centrale. Dans un sens, personne pour surveiller et donc  pour ne pas contaminer, dans l’autre personne pour vérifier la destination des liquidités. Et tant que cette séparation, cette frontière n’est pas faite, vous ne savez pas ce qui se passe.

O. B. : Qu’est-ce que ce système où personne ne sait rien ?

J. P. : Personne ne sait où va l’argent créé par la BCE et c’est le risque qu’elle finance de manière ultime. Nous avons aujourd’hui un risque d’explosion sur telle ou telle partie du shadow banking. La question de savoir dans quelle mesure la BCE est compromise dans le shadow banking, personne ne peut y répondre. Donc, tant que vous  n’avez pas d’état des lieux et la volonté de comprendre, vous ne savez pas.

O. B. : Oui, mais si personne ne sait n’est-ce pas dû au fait qu’il y a un manque de responsabilité. On a l’impression qu’il n’y a jamais de sanction, pour rien… Vous coulez une banque, ce n’est pas très grave… Vous coulez une entreprise, ce n’est pas très grave non plus…

J. P. : À nouveau, c’est une très intéressante question, mais qui n’a pas de réponse… tant qu’il n’y a pas de règles. Vous ne pouvez pas sanctionner pour incompétence, vous pouvez juste licencier. On a licencié beaucoup de banquiers, mais la sanction a l’air ridicule et elle est ressentie par l’opinion publique comme ridicule également par rapport à l’ampleur des dégâts qui ont été créés. Mais il n’y a pas de règles…

O. B. : Quelle est la responsabilité des administrateurs là-dedans ?

J. P. : Même chose, ils sont incompétents. Tant que l’on ne dit pas « On vous interdit de vendre des options », vous vendez trop d’options, bon et après ??

Propos recueillis par Olivier Berruyer, et transcrits par Valérie Courteau

Passages tirés d’un interview de jean Peyrelevade sur le blog de Olivier Berruyer

www.les-crises.fr

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.