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Jan 28

L’entreprise du futur

[Hors son coté éminemment politique, ce papier éclaire bien deux des aspects importants pour les emplois du futur, le travail en réseau qui implique une proximité géographique et culturelle même pour des savoir-faire dits « non nobles », et la fin de l’homme providentiel qui elle implique une approche plus humaine de l’entreprise.

Ce qui implique une révision de notre façon d’envisager l’innovation et la propriété d’une entreprise] –alpha.b

 

 

Un long article du New York Times dimanche a présenté les faits. Bien qu’Apple soit devenue l’entreprise américaine la plus importante en terme de valeur marchande, elle n’emploie que 43 000 personnes aux Etats-Unis, un dixième du nombre de personnes qu’employait General Motors lorsqu’elle était la plus grande entreprise américaine.

Cependant, Apple emploie indirectement environ 700 000 personnes en comptant ses différents fournisseurs. Malheureusement, quasiment aucune de ces personnes ne vit aux Etats-Unis.

Pourquoi Apple travaille-t-elle autant à l’étranger et particulièrement en Chine ? Comme l’explique l’article, ce n’est pas qu’une question de salaires très bas. Il est très avantageux d’être en Chine parce qu’une grande partie des ressources y est déjà. Un ancien cadre dirigeant de chez Apple l’a expliqué ainsi : « Il vous faut un millier de joints en caoutchouc ? Frappez à l’usine d’à côté. Il vous faut un million de vis ? Cette usine-là est à un pâté de maison. »

Ceux qui étudient la géographie économique connaissent bien ce tableau : les avantages des pôles industriels – dans lesquels les producteurs, les fournisseurs spécialisés et les ouvriers se regroupent pour en tirer chacun des bénéfices – sont un thème récurent depuis le 19ème siècle.

Et l’industrie chinoise n’est pas le seul exemple évident de ces avantages dans notre monde actuel. L’Allemagne reste un exportateur à succès même avec des ouvriers qui coûtent à peu près 44 dollars de l’heure – bien plus que le coût moyen des travailleurs américains. Ce succès a beaucoup à voir avec la façon dont ses petites et moyennes entreprises- le celèbre Mittelstand – se soutiennent les unes les autres en partageant des fournisseurs et une main d’oeuvre qualifiée.

Le fait est que les entreprises à succès – ou tout du moins celles qui participent grandement à l’économie d’un pays – ne peuvent exister isolées. La prospérité dépend de la synergie entre les entreprises regroupées, pas du chef d’entreprise individuel.

Mais la vision du monde des républicains actuellement ne laisse aucune place à ces considérations. Du point de vue du GOP, tout est dû au chef d’entreprise héroïque à la John Galt, enfin je veux dire le genre de « créateur d’emplois » à la Steve Jobs, qui nous inonde tous de multiples bénéfices et qui doit, bien entendu, être remercié grâce à des taux d’imposition plus bas que ceux appliqués à bon nombre de travailleurs de la classe moyenne.

Et cette vision permet d’expliquer pourquoi les républicains sont si farouchement opposés à LA mesure la plus efficace de ces dernières années : le renflouement de l’industrie automobile.

La notion cruciale qui a motivé ce renflouement – que Daniels a dénoncé comme étant du « capitalisme de copinage » – c’est que la survie de chacune des entreprises de cette industrie dépendait de la survie de « l’écologie » de l’industrie toute entière créée par le regroupement des producteurs et des fournisseurs au cœur de l’Amérique industrielle. Si on avait laissé GM et Chrysler faire faillite, ils auraient probablement emporté avec eux la plupart de la supply chain et Ford aurait suivi le même chemin.

Heureusement, l’administration Obama n’a pas laissé ceci se produire et le taux de chômage dans le Michigan, qui atteignait 14,1 pourcents lorsque le renflouement a démarré, est aujourd’hui redescendu à un taux, certes terrible, mais bien meilleur, de 9,3 pourcents. Si l’on écarte les détails, une grande partie du discours d’Obama sur l’état de l’Union peut être lu comme une tentative d’appliquer plus largement ce que ce succès nous a appris.

Nous devrions donc être reconnaissants à Daniels pour ses remarques de mardi. Il s’est trompé sur les faits, mais a mis en lumière, de façon non intentionnelle, une différence philosophique entre les deux partis. Un camp est convaincu que les économies ne prospèrent que grâce à des chefs d’entreprise héroïques ; l’autre camp n’a rien contre les chefs d’entreprise mais est d’avis qu’ils ont besoin d’un environnement stable et que, parfois, le gouvernement a le devoir d’aider à la création ou au maintien de cette stabilité.

Et c’est bien cette idée, selon laquelle il faut davantage qu’un héros des affaires, qui correspond à notre réalité.

Paul Krugman

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