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Fév 06

La fracture

[Une autre façon d’expliquer pourquoi ce qui s’est passé en 2008 (et non 2010) n’est pas une crise « ordinaire » du capitalisme mais une fracture, détruisant un état d’équilibre d’un système complexe (la finance poussée dans ses derniers retranchements) qui n’avait plus aucun lien avec le réel.

La physique (récente) des systèmes complexes nous montre bien qu’il n’y a aucun espoir de retourner à l’état d’origine, mais que nous trouverons un autre état d’équilibre, à définir, après une période de chaos.]-alpha.b

 

 

Nous soutenons que le ressort des Pouvoirs réside dans la multiplication des signes, leur complexification, leur déconnexion de plus en plus profonde de la réalité.

Les démiurges, qui prétendent exercer le pouvoir mais qui en réalité n’en sont que les gestionnaires aveugles et inconscients, jouent de la coupure radicale entre le Réel et les signes. Ils jouent de la disjonction. Le Pouvoir gît dans l’écart, l’espace entre les deux.

Cela permet, nous le répétons de temps à autre de faire prendre les vessies pour les lanternes. Attention, cette coupure est bien plus radicale que ce que l’on entend par mensonge, travestissement, opacité ou propagande. La coupure crée un monde à part entière, un monde non réel, ni vrai ni faux, sorte de monde névrotique, nous avons failli dire soviétique, ou tout est irrémédiablement biaisé.

Les signes ont une vie à eux, ils enflent, inflatent, se combinent en fonction de lois combinatoires, ne pensez surtout pas que nous faisons allusion aux combines et autres magouilles, selon ce que nous appelons la logique du Système, son inconscient.

Ils forment une sorte de corpus caché à la faveur duquel les grands prêtres tirent leurs Pouvoirs et leurs richesses, sur le dos des croyants.

Les grands prêtres savent déchiffrer, peu importe que leurs chiffres passent de 30 à 145 ou de 10 à 50, ils savent n’est ce pas et l’on n’est pas à quelques dizaines ou centaines de milliards près, puisque personne ne paie.
La monnaie, la quasi-monnaie, les papiers, les promesses, les contrats, tout cela ce sont des signes. Et sous certaines conditions, on peut les multiplier à l’infini. Il suffit de jouer sur le temps et sur l’espace.

Sous certaines conditions on peut déjouer la loi de la rareté, la loi de la gravitation, bref les lois qui gouvernent le réel.

À la faveur de l’expansion infinie des papiers, des signes, des promesses on peut faire croire aux Chinois qu’ils sont riches puisqu’ils ont des trillions de réserves accumulées.. en dollars. Peu importe que ces réserves ne valent que si elles sont inutilisées et que, s’ils tentaient un jour de le faire on décréterait un embargo sur leurs comptes dans les banques américaines, pardon mondiales.

C’est le cas des acheteurs d’or papier, qui croient que lorsqu’ils auront besoin de leur or physique ils pourront le récupérer, ignorants qu’ils sont qu’il y a plus de soixante fois d’or papier émis que d’or physique disponible dans les coffres. C’est le cas des retraites non gagées par les économies productives.

C’est le cas de beaucoup de valeurs financières où l’on comptabilise et capitalise des flux de profits imaginaires comme si l’intérêt composé était possible. C’est le cas de tout le système financier qui repose sur l’idée que le capital peut s’accumuler à l’infini même si l’Histoire et la théorie montrent que l’accumulation est toujours interrompue par les crises et destructions périodiques.

La masse de signes, monnaie, quasi monnaie, dérivés, présents dans le système est devenue colossale. Cette masse est à la fois cause de l’instabilité, de la fragilité du système et en même temps l’instrument de sa stabilisation. Imaginez un équilibriste sur un fil. Pour tenir en équilibre il utilise une perche, un balancier.

Le fil, étroit, c’est le réel. Très pointu, fin. Les signes, la monnaie, les quasi-monnaies, les dérivés, ce sont la perche, le balancier. Pour lutter contre l’instabilité on augmente sans arrêt la taille, la masse de la perche. Mais la disproportion entre le support, le sous-jacent, le fil ne cesse de grandir et il faut sans cesse rallonger la perche, toujours plus de signes, de liquidités pour tenir. Et l’on ne cesse d’osciller dans le vide, de rechercher équilibre jusqu’au moment fatal ou l’on bascule entraîné par le poids de la perche.

Sait-on, dit- on, prend -on conscience du fait que pour continuer sa marche le système a besoin de toujours plus d’assurances, de hedges, que ces hedges sont ce que l’on appelle, dynamiques, qu’il n’y a pas de réserves, pas de fond de garantie pour faire face aux défaillances.

Le système tient et se perpétue parce qu’il est assuré, hedgé, parce qu’il croit être assuré, hedgé. L’est il en réalité ? Bien sûr que non, tous ces vendeurs d’assurance sont dans la catégorie too big to fail, mais ils ont des engagements too big to save.

Avec les CDS, on est au comble de la perversité, de l’instabilité, l’acheteur d’un CDS n’a pas d’affectio societatis, il n’a pas intérêt à ce que son débiteur aille bien , il a intérêt au pire, à ce qu’il fasse défaut. C’est d’ailleurs l’un des problèmes de la négociation en cours sur la restructuration en cours de la dette grecque et la fameuse PSI.

Dans le système, les assurances sont illusoires, fausses, bidons et les parties ont des intérêts contradictoires. Et grâce a ce système les banques TBTF extériorisent des profits tout aussi illusoires, tout aussi bidons.

C’est pour stabiliser tout cela que les Banques Centrales sont sans arrêt au four et au moulin pour monter, remonter le niveau de liquidité ou de liquidités. Toute l’ingénierie financière périclite si la liquidité baisse ; les arbitrages deviennent impossibles, les leverages se défont, la transformation du risque en non- risque, du court en long. tout cela devient impossible de proche en proche.

Et donc le système est condamné à inonder, à multiplier les signes qui ne correspondent à aucune création de richesse réelle, de signes qui ne correspondent qu’à un seul besoin, stabiliser.

De signes qui donnent l’illusion de valeur et qui ne recouvrent en fait que plus en plus de non- valeurs. Le mal est bien plus radical que ce que l’on dénonçait avant, la création de fausse monnaie. On ne crée pas de la fausse monnaie, on crée de la non-valeur pour perpétuer l’illusion. La monnaie ou quasi monnaie n’a pas de contrepartie, mais elle a une utilité, elle est indispensable.

Dans notre article intitule ”Vive les crises”, nous avons été optimistes, nous avons suggéré que le système était condamné à créer des liquidités pour faire face aux crises, pour éviter les effondrements. Cela sous entendait qu’après les crises, tout pouvait éventuellement rentrer dans l’ordre. On était en quelque sorte dans l’exceptionnel.

Ce qui s’est passé en 2010, ”l’année du no exit”, pas de sortie des politiques exceptionnelles, ce qui s’est passé en 2011, rechute de la croissance et réapparition de la crise financière, nous incitent à penser que nous sommes dans un état permanent de besoin de liquidités pléthoriques. Toujours plus. Le Leviathan doit léviter. Les politiques de sortie sont impossibles, même pas envisageables. Il n’y a plus de position d’équilibre.

Tiré d’un article de BRUNO BERTEZ Le 4 Février 2012 sur le blog à lupus

http://leblogalupus.com/2012/02/05/les-cles-pour-comprendre-un-equilibre-de-plus-en-plus-precaire-par-bruno-bertez/

 

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